Jasper Morrison et Naoto Fukasawa ont conçu ensemble l’exposition : Super Normal, dont la première présentation s’est déroulée à Tokyo en 2006. Plus qu’une exposition, Super Normal est un concept élaboré par ces deux designers. Issus de deux cultures différentes, l’un est japonais et l’autre anglais, ils ont collaboré de manière simple et efficace. Alors que l’œuvre de Jasper Morrison parle sans mot, « le design de Naoto Fukasawa est de ceux qui, idéalement, suggèrent le mutisme » 1.

 

Jasper Morrison

De 1983 à 1984, Jasper Morrison développe avec le designer Andreas Brandolini l’idée de « l’utilisme », ils créeront ensemble l’agence de projets Utilisme International. Ils définiront l’utilisme non comme l’élaboration d’un concept, d’une théorie ou d’un manifeste mais comme une pratique de la simplicité. « L’utilisme en quelque sorte, c’est un état d’esprit de bricoleur avisé, proche des matériaux, des lois et des propriétés physiques, des hasard heureux aussi » 2

En 1986, alors que Jasper Morrison cherchait un nom plus sophistiqué pour sa Thinking-man’s chair que Drinking-man – qu’il pensait lui donner au départ – c’est un paquet de bâtonnets à nettoyer les fume-cigares qui lui souffla l’idée. Cette anecdote dessine un autre aspect de l’utilisme : « regarder les choses autour de soi à tout moment, comme susceptibles d’apporter leur intelligence à un objet » 3.

Une méthode que Jasper Morrison sait appliquer dans son travail, pour preuve : la Documenta de Kassel en 1987. Il fait une conférence où il projette sans mot, sans commentaire ni date, une série d’images en noir et blanc qu’il trouve dans des livres achetés d’occasion et qu’il collectionne depuis des années. Des images qui révèlent ses inspirations et la manière dont il enrichit ses réflexions. Jasper Morrison est un designer qui défend les qualités d’usage plutôt que l’ornement qu’il trouve trop futile, il veut « montrer aux gens que les choses ordinaires sont belles » 4. Le quotidien est la principale source de son inspiration, « les objets infimes du quotidien sont beaux » : s’il était possible de résumer le concept Super Normal c’est en ces mots que l’on pourrait le définir.

 

Naoto Fukasawa

De son côté, Naoto Fukasawa, diplômé en 1980, travaille huit années chez Seiko-Epson puis part travailler chez ID-two à San Francisco. Huit ans plus tard il revient à Tokyo et en 2003 il fonde sa propre agence et crée sa marque : Plusminuszero, pour la commercialisation de produits à vocation domestique. Avec cette marque Naoto Fukasawa énonce ses propres principes. Il crée des objets d’une simplicité apparente avec une évidence d’usage. Tout comme Jasper Morrison, il n’attache pas d’importance à l’ornement mais beaucoup plus à l’usage. Dans ses objets, la place de l’homme est essentielle, son design est « tout entier dans cette faculté à capter les tensions qui se développent à la frontière entre l’homme et l’objet » 6.  Pour Naoto Fukusawa faire du design c’est sentir ce qu’il y a autour de nous, c’est offrir au corps quelque chose qui dure. Ce qui va durer, selon lui, sera en phase avec le corps et non la pensée car les choses liées à la pensée perdent rapidement de leur séduction. Il propose un design « se dissolvant dans le comportement » 7. Naoto Fukasawa se fait connaître du monde occidental avec son lecteur CD pour le distributeur Muji. Un carré blanc cassé en polypropylène aux angles arrondis avec à l’intérieur juste la place pour venir y déposer son CD. Ce lecteur CD mural est activé avec un léger cordon qui tombe le long du mur, sans capot pour protéger le CD. Cet objet est d’une simplicité apparente et bien pensée.

 

Super Normal

L’exposition Super Normal est l’application parfaite d’une pensée commune à ces deux designers. Sur différentes tables et étagères dans le lieu d’exposition s’étalent deux cents objets qui n’ont pas vocation de bluffer le spectateur, bien au contraire. Les formes que l’on y trouve sont vite identifiées car elles sont présentes dans le quotidien de tout un chacun. Une agrafeuse, des pinceaux ou encore un tabouret, la moindre description que je tenterais de faire de l’un de ces objets serait vaine et nous renverrait immédiatement à une chose connue de tous. C’est sûrement pour cette raison que Jasper Morrison et Naoto Fukasawa nous les donnent à voir.

Les objets du Super Normal sont dans notre vie de tous les jours utiles et passent faussement inaperçus. À la différence du normal, le Super Normal est non-usable. C’est un objet accessible à tous mais qui ne se montre pas, il a la volonté de passer inaperçu et de rester anonyme tout en étant pensé et dessiné pour remplir au mieux sa fonction. 

Le Super Normal fait référence au normal en même temps qu’il renvoie à une réflexion sur l’archétype. L’archétype est de l’ordre du normal. C’est une sensation – une expérience – primitive servant de point de départ à la construction psychologique d’une image. Comme la norme, l’archétype a été établi à un moment donné et reste tel quel dans notre mémoire, sans se poser la question de l’origine. Avec Museum Pieces, par exemple, Jasper Morrison nous parle de l’archétype. Museum Pieces est une oeuvre du designer produite par la Galerie Kreo (Paris) en 2006. Sur un meuble vitré sont installés quinze formes de récipients. Ce sont des formes d’objets issus de sections archéologiques de musées dans le monde. Jasper Morrison prend des photographies de ces objets et par le traitement d’une imprimante 3D il obtient des formes moulées dans de la résine. Il supprime ainsi les signes décoratifs et les patines d’origine. Il occulte l’usage et l’appartenance à une époque, en ne nous laissant voir que la forme. La fonction devient purement symbolique. Il nous prouve ainsi que juste avec sa forme nous pouvons nommer un objet « ceci est un vase », « ceci est un bol » et ainsi imaginer l’usage que l’on en fait. Être devant un archétype c’est savoir reconnaître une forme et y associer un usage.

Cette exposition est comme une mise à plat du quotidien. Elle peut être vue comme une fouille archéologique qui nous expose les objets quotidiens d’une société historique. C’est en regardant cette étalage d’objets que l’on essaye de mieux comprendre notre société contemporaine. Le quotidien devient marqueur d’une civilisation. De toute évidence « la normalité présente une signification fondamentale pour la compréhension de la socio-génèse du quotidien » 8. Les objets font partie d’un quotidien, d’une ambiance qu’il est essentiel de prendre en compte.

Bien avant Super Normal en 2006, le Bauhaus véhiculait déjà ces idées concernant l’objet dans le quotidien. Le designer Wilhelm Wagenfeld fabriquait des objets d’usage courant. Répondre aux nécessités de la vie quotidienne, pour Wilhelm Wagenfeld, c’est trouver l’harmonie parfaite entre l’environnement et le maniement de l’objet. Brigitte Klesse raconte que « le choix des formes engage une décision qui n’est pas seulement d’ordre esthétique,  mais aussi bien moral. Il suffit [...] de considérer le caractère massif de l’impact produit par les objets de série et, par conséquent, l’ampleur exceptionnelle des responsabilités artistiques du designer industriel » 9. L’impact que peut avoir les objets sur le quotidien et l’ambiance du chez-soi est très important, selon Wilhelm Wagenfeld : « toute possession engendre du bien et du mal. Les objets qui nous entourent chez nous et ceux dont nous nous servons tous les jours provoquent en nous des états agréables ou pénibles, des conceptions et des habitudes qui, à notre insu, influencent notre façon de vivre et l’imprègnent ». Les propos de Wilhelm Wagenfeld rejoignent la pensée de Jasper Morrison, inspiré lui même par le Bauhaus.

 

(1) Pierre Dose, « + ou - O : l’arithmétique sensible de Naoto Fukasawa », Intramuros n°111, 2004, p 50
(2) Sophie Tasma Anargyros, « Jasper Morrison, un pragmatisme rêveur », Intramuros n°145, 2009, p 70
(3) Jasper Morrison in Sophie Tasma Anargyros, « Jasper Morrison, un pragmatisme rêveur », Intramuros n°145, 2009, p 70
(4) Ibid.
(5) Ibid.
(6) Naoto Fukasawa in Pierre Dose, « + ou - O : l’arithmétique sensible de Naoto Fukasawa », Intramuros n°111, 2004, p 54
(7) Ibid.
(8) Bruce Bégout, La découverte du quotidien, Allia, Paris, 2010, p 449
(9) Brigitte Klesse, Du Bauhaus à l’industrie Wilhelm Wagenfeld, centre national d’Art et de Culture Georges Pompidou, Paris, 1975, p 2
(10) Ibid.